Miamondo

allemansrätt

  • La nature sous licence libre

    Bonjour,

    Pour compléter mon premier article sur l'application de la licence libre au-delà du simple domaine des logiciels, je vous propose un petit voyage en Scandinavie. Partons, si vous le voulez bien, tout au Nord, dans ces contrées qui ont vu naître Linus Torvalds.  Le créateur du noyau Linux est un ressortissant finlandais appartenant à la minorité suédophone. S'il eût été un finlandais finnois, il se fût appelé Liinu torvaaldinen, par exemple. Et tout comme ses ancêtres, il eût été batteur dans un groupe de gore-metal, ce qui n'est pas le cas.

    Finlandais suédophone ou suédois de Finlande, peu importe. Intéressons-nous plutôt à un droit inscrit dans la coutume de tous les pays scandinaves. En Norvège, on l'appelle allemannsrett, en Suède allemansrätt, et en Finlande jokamiehenoikeus. C'est le droit d'accès à la natureCette loi ancestrale autorise quiconque à (je cite Wikipédia) profiter sous certaines conditions, de la nature et de ses fruits, indépendamment des droits de propriété qui peuvent y être attachés, et sans le consentement préalable du propriétaire. Le randonneur est libre de traverser la propriété d'autrui, d'y cueillir des baies et même d'y planter sa tente pour vingt-quatre heures , sans crainte de voir son sommeil brutalement interrompu par le débarquement de deux cars de CRS tout énervés.

    Scandinavie

    Cela dit, vous vous imaginez bien que cette coutume est encadrée, et c'est très bien ainsi car ce sont les lois que l'on se donne qui garantissent nos libertés individuelles tout en protégeant les plus fragiles d'entre nous. L'absence de lois, c'est la loi du plus fort. Par conséquent, si vous randonnez en Suède, sachez:

    • qu'il est interdit de camper dans le champ visuel ou auditif du propriétaire des lieux. Son intimité doit être respectée.
    • Ne vous avisez pas d'abattre un arbre pour faire un barbecue! Contentez-vous de récolter du bois mort et des écorces de bouleau. 
    • Pas question non plus de débarquer en fourgon IVECO pour organiser une rave-party. La nature a horreur du bruit.
    • Après une bonne nuit et un bon petit-déjeûner, veillez à faire disparaître les traces de votre bivouac et à  remettre le lieu dans son état de propreté originel.

    Moi, j'habite dans un pays, l'Allemagne, soit disant attentif aux questions environnementales, mais dont le rapport à la nature n'est pas sans contradiction. L'Allemansrätt n'existe pas. Si vous êtes un adepte du bushcraft et que vous voulez planter votre tente au beau milieu des bois, c'est streng verboten. Vous pouvez le faire mais il ne faut pas se faire piquer. Je suppose qu'en France, c'est également interdit. Mais la conception française de l'interdiction est sans doute moins rigide qu'en Allemagne.

    Cela part peut-être d'un  bon sentiment, celui de protéger l'environnement à tout prix, mais cette sanctuarisation privative de la nature, coupe l'être humain de ses racines et ce n'est pas une bonne chose. De plus, qui nous dit que dans un avenir proche, seuls les riches hélicologistes auront accès à des oasis de nature préservée tandis que les vilains, les "gens qui ne sont rien", devront se confiner dans leur appartement exigu, bien loin de toute verdure.

    640px page 070 scrambles amongst the alps whymper

    Vous allez me rétorquer que les scandinaves peuvent bien se permettre de placer la nature sous licence libre, vu qu'ils sont deux vikings et trois blondines à se partager des centaines de milliers de kilomètres carré. Oui, c'est vrai qu'on ne peut pas comparer leur situation avec celle des Pays-Bas, où les gens vivent les uns sur les autres, mais en France, il y a suffisamment d'espace pour ne pas sanctuariser la nature. Durant le confinement, l'interdiction radicale de profiter des plaisirs d'une balade en forêt ou sur la plage, était parfaitement injustifiée et ne présage rien de bon pour l'avenir. 

    Si on ne place pas la nature sous la protection d'une licence libre strictement définie, qui permette qu'elle devienne notre bien commun à tou(te)s, alors elle deviendra le privilège de celles et ceux qui auront suffisamment d'argent pour y accéder. Elle deviendra non pas privée mais privative. Il n'est pas exagéré d'imaginer des oasis de nature enceintées et interdites aux édenté(e)s. Lorsque le Président de la République et Madame profitaient d'un jardin de deux hectares, au coeur du huitième arrondissement, et que les riches Parisiens prenaient courageusement le chemin de l'exode en direction de leur résidence secondaire sur l'île de Noirmoutier, d'autres Français(es), privées de verdure, pétaient une durite dans leur appartement insalubre.

    Rien ne justifiait cette interdiction d'accès à la nature si ce n'est la volonté, peut-être subconsciente, de tester la résilience et la naïveté de tout un peuple en vue du nouveau monde que les puissants lui réserve... Un monde privatif, où la nature, sanctuarisée à outrance, sera protégée par des milices privées et cotée en bourse.

    D'aucuns vont me faire remarquer que malgré le droit à la nature, la politique suédoise de non-confinement a été un désastre. Oui, c'est vrai, mais ce désastre sanitaire a été provoqué non pas par l'allemansrätt mais par le fait que les suédois, avec une certaine arrogance de peuple à qui tout réussit, ont continué à fréquenter les terrasses de café et les magasins IKEA en se disant que de toute façon, leurs gènes de vikings les protégeraient. Ils avaient Thor, si je peux me permettre ce lamentable jeu de mots.

    En Allemagne, il n'était pas interdit de profiter d'une promenade en forêt sans limitation de temps, pourvu que l'on fût en binôme et que l'on respectât une distance de sécurité d'un mètre cinquante. Et croyez-moi, pour l'équilibre mental (en tout cas pour le mien), cette approche souple et pragmatique était pleine de bon sens. L'interdiction d'accès à la nature n'a absolument pas réduit le nombre d'infecté(e)s en France. On ne rapporte aucun cas d'arbres ou de fougères contaminés au COVID-19 et potentiellement dangereux pour le promeneur. Aucun... Par conséquent, vous ne prenez pas de risque en caressant une écorce. Cette interdiction absurde était le fruit d'une volonté politique visant à préparer les esprits au fait que la destruction de l'environnement va transformer chaque arbre en une denrée précieuse. 

    Ce que je dis est profondément politique, j'en suis conscient, mais le concept de licence libre également. C'est une vision du monde qui s'oppose à une autre vision du monde. C'est en tout cas comme ça que je vois les choses. Le droit d'une famille de nantis à traverser l'atlantique sur un voilier en polyester dont la fabrication et le recyclage n'ont rien de durable, devrait être tout simplement interdit et remplacer par le droit de tout écolier français de pouvoir un jour faire une sortie en mer encadrée. Dès l'école, il faudrait une vraie politique de découverte de tous les aspects de la nature et des quatre éléments qui la constituent:

    • la mer pour l'eau,
    • la montagne pour l'air pur,
    • la campagne pour la terre,
    • les volcans pour le feu.

    Oui, je suis pour le rétablissement du service national! Mais un Service National de Protection de la Nature. Chaque ville devrait se noyer dans la verdure et se doter de jardins municipaux qui seraient le bien commun de tous ses habitants. Lorsque je parle de jardins municipaux, je veux parler bien sûr de jardins potagers. Rien de ce qui est placé sous licence libre ne sombre dans l'anarchie, bien au contraire! Sur ce point, Wikipédia en est un parfait exemple. Cette encyclopédie accessible à tou(te)s, est devenue une référence. C'est une immense source de connaisances protégée par une communauté d'administrateurs qui ne sont pas des miliciens mais des médiateurs. Wikipédia NOUS appartient. Elle fait partie du patrimoine de l'humanité.

    Le droit d'accès à la nature est une sorte de licence libre qui permet aux scandinaves de ne pas se couper de leur environnement, car aucun être vivant ne peut s'épanouir s'il ignore où plongent ses racines. Nous serions bien avisé(e)s d'adopter le plus vite possible cette coutume, avant qu'un gouvernement, soumis aux puissances de l'argent, ne décide de placer des péages à l'entrée des forêts ou des plages. Le plus grand danger qui nous guette, c'est que même la nature devienne privative.