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Envole-moi

miamondo Par Le 10/05/2020 à 13:28 comment 12

Mes premiers pas dans le monde professionnel de l'informatique

Bonjour,

Aujourd'hui, exceptionnellement, je mets en ligne un article plus personnel que d'habitude. J'ai hésité à le publier avant de finalement me jeter  à l'eau. Il traitera de mes doutes et de mes espoirs concernant un changement radical de vie professionnelle. Pour des raisons liées à ma santé mais également à cause du coronavirus qui a mis en sommeil toute activité économique, j'ai quitté mon emploi de responsable SAV pour accepter un nouveau poste dans une société d'informatique.


Je commence le 1er juin 2020. J'ai signé un CDD d'un an qui, à terme, doit se transformer en CDI, si d'ici là, notre civilisation ne s'est pas complètement effondrée, bien évidemment. À quarante-sept ans bien tassés, je suis heureux de me lancer dans ce nouveau défi professionnel mais je suis également rempli d'inquiétude parce que d'abord c'est mon caractère, et aussi parce que je suis titulaire d'un DEUG de lettres. À part deux malheureux certificats de MOOC sur le langage Python et le langage C, je n'ai pas le moindre diplôme en informatique. Toutes les connaissances acquises depuis dix ans, je les ai picorées à droite à gauche et entassées dans mon cerveau, en vrac. J'aime les ordinateurs. J'aime coder. Par conséquent, je pense que je vais bien m'amuser. Cela dit, il va falloir que je fasse preuve de rigueur, parce que je ne coderai plus pour mon simple plaisir d'amateur. 

Comme je n'avais pas de diplôme en informatique à lui présenter, le recruteur m'a dit de venir avec tous les programmes que je me suis amusé à coder, histoire d'évaluer mon niveau. L'entretien a duré plus de deux heures, dans une ambiance tout à fait détendue. Puis, je suis rentré chez moi, rempli d'espoir car j'avais l'impression d'avoir convaincu mon interlocuteur, et cette intuition s'est confirmée quelques jours plus tard.

Dans sa forme, cette offre d'emploi à laquelle j'ai répondu, se démarquait de toutes les autres. Elle se terminait par ces mots:

"Quel que soit votre âge, vous êtes le/la bienvenu/e."

J'ai été agréablement surpris par cette phrase qui était comme une invitation à pousser la porte. D'habitude, on lit plutôt ça:

"Tu as envie de potentialiser ton énergie au sein d'une team JEUNE et dynamique? Alors n'hésite pas, envoie-nous ton CV!"

Jeune... Le mot est lâché. Il faut savoir que le racisme antivieux est le seul qui est non seulement toléré mais carrément promu au grade de valeur-socle de notre civilisation occidentale. Pour mesurer toute l'inhumanité qui se cache derrière ce genre d'annonces, amusez-vous à remplacer jeune par blanc.

"Tu as envie de potentialiser ton énergie au sein d'une team blanche et dynamique?"

Tout de suite, ça lui donne un cachet un peu plus "Totenkopf"... Si on décide d'exclure une partie de la population, en l'occurrence les non-jeunes, qu'est-ce qui peut empêcher un recruteur de préciser que son offre ne s'adresse pas aux noirs? Et puis, à partir de quel âge n'est-on plus jeune?

Deuxième chose qui m'a frappé positivement dans l'annonce à laquelle j'ai répondu: le vouvoiement. Je ne sais pas si c'est la même chose en France, mais ici en Allemagne, la nouvelle mode, c'est le "Duzen", le tutoiement à outrance. Parce qu'on est trop kiss cool et qu'il y a une trop bonne ambiance dans notre openspace rempli de baby-foot, on se tutoie dès le premier contact. J'ai personnellement dit à une responsable RH qui me tutoyait d'emblée, que je ne lui en avais pas encore donné la permission. Ai-je besoin de vous préciser que l'entretien s'est terminé prématurément. Et j'ai remarqué quelque chose de très curieux: même après ma remarque lapidaire, elle n'arrivait pas à me vouvoyer. Cette instruction n'était tout simplement pas présente dans son logiciel cérébral ultra formatée. Le vouvoiement, c'est une marque de respect envers autrui. Tout le monde y a droit. Le tutoiement ne vient qu'après, lorsque le respect mutuel engendre la confiance.

Rien que le terme ressources humaines est une horreur. Une ressource, c'est une substance dans laquelle on puise. On peut extraire du pétrole mais aussi de la ressource humaine. Nous avons atteint un degré de déshumanisation, dont la plupart d'entre nous n'ont pas conscience. À ce propos, je vous invite à lire  Libres d'obéir, dernier ouvrage de l'historien Johann Chapoutot, spécialiste du nazisme. Il est paru chez Gallimard. L'auteur aurait très bien pu le sous-titrer La victoire des vaincus tant il est clair que le nazisme ne s'est pas décomposé avec la capitulation du Reich. Il a investi le champ managérial pour se diffuser dans les entreprises.

J'ignore si mon parcours est singulier mais ce dont je suis sûr, c'est que j'ai eu beaucoup de veine de tomber sur cette annonce. Je suis conscient de la chance qui m'est offerte, compte tenu des boulets que je traîne:

  • À l'approche de la cinquantaine, j'appartiens à la catégorie des non-jeunes.
  • Je suis un "Quereinsteiger". Ce mot est difficile à traduire en français. Il signifie quelqu'un qui opère une reconversion professionnelle plus ou moins radicale. 
  • Et pour couronner le tout, je suis atteint d'une pathologie assez grave qui m'oblige à organiser mon quotidien d'une façon bien précise, pour compenser une perte d'autonomie insidieuse et progressive. La société informatique qui m'a recruté est au courant. Je ne l'ai pas caché car ça commence à se voir de toute façon. Malgré tout, elle a décidé de me faire confiance. Depuis, je ne cesse de me demander si en France, dans mon pays, j'aurais vraiment pu décrocher un tel travail dans de telles conditions. Permettez-moi d'en douter.

Pourtant, en me donnant ma chance, cette société d'informatique m'offre la possibilité de ne pas rester à la maison à me morfondre et à déprimer, tout en étant perfusé aux aides sociales. Elle me permet de conserver ma place dans la société, de bouger, d'être actif, et ainsi de freiner l'évolution de ma maladie. Elle me permet tout simplement d'être un homme qui se sent libre.

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Source de l'image illustrant l'article: 

 

informatique liberté programmation

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Commentaires

  • Buzut

    1 Buzut Le 10/05/2020

    Cool ce retour d'expérience !

    Pour autant, je ne partage pas totalement tes opinions. Pour la partie "jeunisme", je comprends tout à fait le ressenti que cela peut provoquer. C'est sur qu'à l'approche de la cinquantaine, si on te parle d'une équipe "jeune et motivée", il y a des chances de te sentir exclu d'emblée.

    Pour autant, je le comprends plus dans le sens ou jeune c'est dans l'esprit et sa manière d'être. On s'en fou de travailler avec des gens de différents horizons et de différentes générations. En revanche, certains "seniors" se placent dans une position où leur expérience justifie une absence totale de remise en question et où leur manière de faire est LA manière de faire.

    Accepter qu'un mec de 20 ans ton cadet t'apprenne à faire un truc, c'est pas toujours facile mais c'est aussi ça la maturité. On est dans un domaine où un mec qui n'a pas le Bac peut être plus compétent que toute une équipe d'ingé sur un domaine donné, la notion d'âge entre dans la même catégorie.

    Sur la question du tu/vous, on est dans un domaine où les compétences comptent plus que le reste. Je pense que cela a tendance à applanir les autres normes hiérarchiques ou de respect (celles où ton n+2 te tutoies alors que toi du tois le vouvoyer).

    Pour ma part, le vouvoiement n'a jamais rien eu avoir avec le respect. Je méprise certaines personnes que je vouvoie tandis que ma proche famille et mes amis ont tous le droit au "tu". Le vous marque souvent une notion de distanciation sociale : dans un magasin, je vouvoirai instinctivement le vendeur car je ne compte pas démarrer une quelconque relation, en revanche, une personne avec qui j'entamme une discussion de passionné (magasin de sport, événement associatif etc), il y a de grandes chances que je parte sur le tutoiement quelque soit son âge car on discute d'égal à égal : des passionnés/pratiquants.
    miamondo

    miamondo Le 10/05/2020

    Merci pour ton long commentaire,

    Je comprends bien que "jeune" cherche à faire référence à la valeur "jeunesse". Mais même dans ce cas, cela me gêne car elle exclut d'emblée des valeurs telle que l'expérience ou la sagesse. Il y a beaucoup de peuples premiers où les "anciens" sont respectés. Pour autant, je ne suis pas favorable à ce qu'on remplace les valeurs liées à la jeunesse par celles liées à nos anciens. Il ya un équilibre à trouver entre le jeune chien tout fou, champion du monde des tableaux excel, et le vieux matou qui répète à longueur de journée : "De toute façon, on a toujours fait comme ça".

    Cet équilibre n'existe pas dans nos sociétés, ni dans le secteur privé qui ne jure que par la jeunesse, ni dans le monde politique où les mandats se sont transformés en emploi à vie, à coups de généreuses subventions. On pourrait poursuivre ce débat pendant des heures.

    Pour ce qui est du vouvoiement, il a l'avantage justement de créer une distance. Un directeur d'unité de production n'a jamais été mon pote. Je le respectais mais le fait est que c'était un supérieur hiérarchique qui pouvait me virer. J'ai vu quelques tutoyés se faire virer par une hiérarchie tutoyante soit-disant cool, si bien que j'ai tendance à considérer le tutoiement comme de la vaseline, si je peux me permettre d'user d'un langage un peu fleuri. En tout cas le tutoiement n'a jamais contribué à l'amélioration des conditions de travail de ceux qui sont en bas de l'échelle.

  • Nicolas K.

    2 Nicolas K. Le 10/05/2020

    Bon courage pour ce nouveau travail !

    Pour en rajouter une couche sur l'horreur qu'est le monde de l'entreprise aujourd'hui, tu remarqueras que la démocratie s'est arrêtée à ses portes. On veut de la démocratie en politique (à considérer qu'on l'ait réellement...), on ne veut pas de dictateurs ou d'oligarchie, mais en entreprise on le supporte (ou plutôt subit) très bien. Dictature du PDG ou oligarchie des actionnaires c'est parfaitement accepté. À quand la prochaine révolution ? :-)
    miamondo

    miamondo Le 10/05/2020

    Merci beaucoup,

    C'est tout à fait vrai. La démocratie s'arrête aux portes des entreprises, et ce qu'écrit Johann Chapoutot dans son livre "Libres d'obéir" m'éclaire à posteriori sur des comportement dont j'ai été témoin dans une entreprise. C'était en 2008. Le directeur du site de production, tout énervé nous disait ceci : "Il va falloir que vous prenez conscience que c'est la guerre! " Ces mots, je jure les avoir entendus.

    La France est en état de guerre quasi-permanente, même contre les virus. Pourquoi? parce que cette situation nous oblige à nous transformer en soldat. Or, un soldat, ça obéit au doigt et à l'oeil. Ça peut même aller jusqu'au sacrifice. Je n'ai rien contre les soldats. ce sont des êtres humains souvent confrontés à des situations difficiles, mais on ne peut être soldat qu'au sein d'une armée, pas dans une entreprise.

    Le seul remède à cette folie est l'interdiction de tout travail aliénant tel que le travail à la chaîne, suivi d'un retour vers l'artisanat dans tous les domaines pour que les êtres humains puissent retrouver le plaisir de concevoir de beaux objets. Artisan et artiste partagent la même étymologie. C'est la beauté qui manque à ce monde. Les révoltes ont souvent lieu dans des quartiers où la laideur architecturale a pris le pouvoir.

  • Molotov

    3 Molotov Le 10/05/2020

    Bon courage dans le milieu informatique où la reconnaissance n'existe pas et où l'esclavage règne en maître.
    miamondo

    miamondo Le 10/05/2020

    Seul l'avenir me dira si j'ai pris la bonne décision.
  • will_tam

    4 will_tam Le 10/05/2020

    Bonjour.

    Ah, le tutoiement à outrance, oui, ça m'a fait un "choque" au début.
    Pour ma part, j'ai aussi choisi une reconversion il y a bientôt 2 ans (la quarantaine bien passée).
    Et venant d'un milieu ou le vouvoiement était la norme, j'ai eu un peu de mal au début.
    Bon, suivant la personne en face, j'ai toujours du mal à utiliser le tutoiement.

    Par contre, le commercial et mon (à l'époque, futur) manager m'ont quant même demandé si le tutoiement était ok pour moi, après le 1er entretien.

    Très bonne continuation.
    miamondo

    miamondo Le 19/06/2020

    Merci pour le commentaire et désolé pour la réponse tardive. J'avais tout simplement oublié.
  • Topisto

    5 Topisto Le 11/05/2020

    Votre article m'a fait penser au personnage de John Bosworth dans la série Halt and Catch Fire.

    Le "vieux" qui se révèle étonnamment pertinent lorsqu'il se retrouve plongé au milieu des jeunes geeks.

    Sa force, c'est d'être toujours ouvert et de savoir remettre de l'humain quand c'est nécessaire.

    Bonne chance pour votre nouvelle aventure.
    miamondo

    miamondo Le 19/06/2020

    Merci pour votre commentaire. J'espère moi aussi, que nous ne sommes pas en train de déshumaniser la société.
  • Kalim

    6 Kalim Le 19/05/2020

    Sympa la lecture de votre texte : j'avoue me reconnaître un peu entre les lignes... étant moi-même un "senior" de 48 ans. Bravo pour la reconversion (et l'apprentissage du Python et du C via des mooc : j'ai jamais réussi à aller au bout, par manque de motivation...). Je vous souhaite une belle réussite dans votre future entreprise !
    Quand au vouvoiement, idem pour moi : j'ai énormément de mal à vouyoyer un inconnu (l'éducation de mes parents, ça laisse des traces ;-). Encore plus si c'est un supérieur hiérachique, car je préfère garder mes distances (même si certains trouve cela injustifié) : je ne me vois pas aller "taper la bavette" avec mon chef en lui racontant mon week-end. Mais il m'arrive de tutoyer un inconnu avec lequel j'ai des intérêts communs (l'informatique par ex :-). Mais de façon générale, je réserve le tutoiement aux amis...
    Et en passant, merci à CarlChenet pour sa NL qui m'a permis de découvrir un nouveau blog (un de plus !).

    PS : le captcha ne fonctionne pas sur mon Firefox, je dois avoir une extension qui le bloque...
    miamondo

    miamondo Le 19/06/2020

    Merci pour votre commentaire et désolé pour la réponse tardive due à un oubli de ma part. Nous sommes de la même génération et je suis heureux que vous puissiez vous identifier un peu à mon histoire. J'ai commencé mon nouveau job il y a quelques semaines. Pour l'instant tout va bien mais, il faut s'accrocher! Au plaisir de vous relire. Bonne nuit.

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