Miamondo

Littérature

  • Lucy, oméga de l'humanité

    La situation s’était dégradée très rapidement. L’été 2019 avait battu des records de chaleur et à partir de cette période, les canicules s’étaient enchaînées. En deux décennies à peine, la température moyenne avait grimpé de trois degrés provoquant une fonte des glaces et une montée des eaux qui avaient remodelé toutes les côtes de l’Europe. Les Pays-Bas avaient presque complètement disparu. Les côtes françaises ne cessaient de reculer face aux assauts d’un océan déchaîné par les tempêtes et des vents pouvant atteindre les 350 Km/h. Les feux de forêts avaient dévasté le Portugal tandis que l’Espagne s’était transformée en désert.

    La centrale nucléaire du Blayais fut abandonnée le 1er septembre 2039. Les réacteurs Blayais-2 et Blayais-4 explosèrent trois jours plus tard, contaminant une grande partie du califat mais également des zones situées en Europe Libre.

    Le front s’était stabilisé sur une ligne allant de Niort à Turin. Au Nord, l’Euroforce s’efforçait de contenir tant bien que mal les incursions des commandos du califat. Le bombardement atomique de Tripoli avait donné aux alliés un peu de répit sur le front Sud. Mais à l’Est, les Russes avançaient inexorablement et les Européens ne pouvaient plus compter sur l’aide des États-unis dont les structures fédérales s’étaient disloquées.

    Le monde sombrait dans la violence et le chaos. La situation était telle que le gouvernement chinois se résigna à déclencher l’opération Longue Marche, bien que celle-ci n'en était encore qu'au début du stade bêta. L’objectif était clair : Abandonner la Terre et transférer un maximum de citoyens vers les nouvelles colonies martiennes. Ces derniers avaient été sélectionnés selon des critères très stricts car ils devaient prendre part à la terraformation d’un nouveau monde et à la renaissance de la Chine. Toute la nation s’était lancée à corps perdu dans la production en grande série de vaisseaux de transport, exploitant à outrance les ressources que la planète-mère pouvait encore offrir. À quoi bon désormais prendre des précautions? Les décollages étaient quotidiens. Les vaisseaux étaient assemblés en orbite au prix de pertes humaines très importantes, tandis que les élus étaient acheminés dans l’espace interplanétaire, au-delà de la ligne de Kármán, par un ascenseur dont la construction s’était étalée sur dix ans.

    Ce n’est qu’après le dernier transfert en ascenseur et la fermeture du sas d’arrimage de l’ultime vaisseau d’évacuation, que la capsule, baptisée Volgor, fut larguée en direction de la surface de la Terre. Grâce à son bouclier thermique, elle survécut à la rentrée atmosphérique. Ses parachutes se déployèrent à une altitude de 3000 mètres et elle toucha délicatement le sol kazakh sous le regard intrigué de trois cavaliers des steppes. Ces derniers mirent pied à terre et restèrent un long moment immobiles, ne sachant quelle attitude adopter face à ce mystérieux objet tombé du ciel. 

    La capsule s’ouvrit comme une fleur qui déploie ses pétales. Ses dimensions étaient modestes. Elle ne faisait pas plus de cinquante centimètres de diamètre. Poussés par la curiosité, les cavaliers  s’approchèrent lentement. Elle était vide… Au bout de quelques minutes de palabres, l’un des trois hommes replia les pétales et plaça la capsule dans le sac qu’il portait en bandoulière. Ils regagnèrent leurs montures et quelques minutes plus tard, lancés au galop, ils disparurent au-delà de la ligne d’horizon. 

    Le dernier représentant de l’humanité sur la planète Terre mourut dans une horrible quinte de toux deux mois plus tard. C’était une femme, elle était africaine et elle s’appelait Lucy. 

  • La dame blanche de la forêt de Ragounite

    L'été dernier, il faisait très chaud sur la côte vendéenne. Alors que nous étions en vadrouille du côté de Jard-sur-Mer, nous avons fait une rencontre glaçante.

    À la recherche d’une plage où poser nos serviettes, nous nous sommes quelque peu égarés et sans prévenir, le moteur de notre voiture s'est mis à toussoter avant de caler aux abords de la plage de Ragounite.

     

    Plage de Ragounite

     

    Ragounite…Quel nom étrange! Aussi loin que portait notre regard, il n’y avait pas âme qui vive. Pas d’enfants s’égayant sur la plage. Comment diable était-ce possible, en ce début de mois de Juillet?

     

    Plage de Ragounite

     

    Tout semblait figé… L’océan était silencieux, la chaleur accablante.  Et cette voiture qui ne voulait plus démarrer! Ces voyants qui restaient désespérément éteints… Dans quelle mystérieuse dimension avions-nous chu? Nous nous résignâmes à abandonner notre véhicule devenu un four. Il faisait une chaleur abominable. Je pris mon sac à dos, deux bouteilles d’eau et nous nous enfoncâmes dans les entrailles de cette forêt qui nous tendait les branches.

     

    Img 2436

     

    Arbres torturés

     

    Nous marchâmes une bonne demi-heure sans croiser âme qui vive, au milieu de souches ressemblant à des monstres aliens. Les arbres aux branches tordues n’étaient que souffrance.

     

    Alien végétal

     

    Nous arrivâmes à un embranchement où un banc semblait nous attendre. Il était décoré de petites fleurs et portait cette mystérieuse inscription :

    Tu n’es pas là et je pense à toi. J’ai tes yeux en face des miens.

     

    banc possédé

     

    banc ensorcelé

     

    Nous n’osâmes nous asseoir. Nous préférâmes continuer notre chemin tandis que petit à petit, l’angoisse nous gagnait à l’idée d’être prisonniers de cette forêt sinistre sans plus jamais pouvoir en réchapper.

     

    mystérieuse cabane

     

    Img 2424

     

    C’est alors que nous l’aperçûmes, aux abords de cette cabane faite de grosses branches que les tempêtes avaient arrachées. Toute de blanc vêtue, à l’exception de son t-shirt rose bonbon et de sa longue jupe noire, elle nous fixait de son regard hypnotique. Sa bouche n’était qu’un rictus informe, ses dents des chicots noircis. Elle avança lentement dans notre direction en nous tendant ses bras qui se résumaient à deux moignons couverts de pus. Elle semblait flotter à quelques centimètres du sol.

    Ma raison vacilla. Je me retournai vers mon amie et m’écriai : “Tu fais ce que tu veux! Moi, j’me casse!” N’écoutant que mon courage, je pris mes jambes à mon cou et je détalai comme un petit lapin.

    Mais ma fuite était vaine… La dame blanche qui flottait au-dessus du sol, tel un hydroglisseur, gagnait du terrain. Je l’entendais de plus en plus distinctement qui me hélait de sa voix d’outre-tombe, en invoquant le nom de je ne sais quel démon.

    "Laaah-pi'nou..."

    "Laaah-pi'nou..."

    "Laaah-pi'nou..."

    "Laaah-pi'nou..."

    “Mon lapinou”! Mon lapinou!"

    “Hein! quoi? qui?”

    “On y va, mon lapinou?”

    “Aaaahh! Pitié! Laissez-moi tranquille! Espèce de monstre! Au secours! Au secours!”

    “Non mais ça va pas la tête! Qu’est-ce qu'il te prend? C’est le soleil qui te tape sur le système? La prochaine fois, tu prendras un chapeau!”

    “Elle est où la vieille?”

    “Bon, allez! Ça suffit comme ça, on y va! Ça fait deux heures qu’on est sur cette plage, étalés sur nos serviettes. Moi, j’ai chaud! Le sable est brûlant et en plus tu ronfles. Tout le monde nous regarde. Tu fais ce que tu veux! Moi je me casse…”

    “Attends-moi, pupuce…”

  • Regain (Jean Giono)

    Aujourd'hui, j'ai envie de vous parler littérature et de vous présenter un livre que j'ai dans ma bibliothèque depuis très longtemps. Je l'ai lu plusieurs fois, ce qui est plutôt bon signe. C'est un court roman dont l'action se situe à Aubignane, un village de haute-Provence au bord de l'abandon puisqu'après le départ de Gaubert et de la Mamèche, il ne reste plus qu'un seul habitant, Panturle. Ce dernier se retrouve prisonnier de sa solitude. Entouré d'une nature âpre et sauvage et n'ayant plus de contact avec autrui, il se dépouille peu à peu de son humanité.

    Et puis un jour, guidée par une force mystérieuse, une femme toute simple prénommée Arsule va croiser son chemin. Grâce à sa présence bienveillante, la vie va renaître dans le petit village d'Aubignane. Panturle va recommencer à travailler la terre abandonnée aux ronces, tandis qu'Arsule va redonner vie au foyer.

    Je ne vous en dis pas plus. Je vous invite à acheter ce livre de Jean Giono chez votre libraire préféré. C'est un roman très court mais qui aborde tout de même plusieurs thèmes importants :

    • La solitude qui peut déshumaniser et rendre fou.
    • L'amour tout empreint de simplicité et de respect qui unit deux êtres. Cet amour leur donne la force de panser leurs blessures et de retrouver le goût de la vie. C'est l'histoire d'un homme et d'une femme qui tirent un trait sur leur passé douloureux et qui décident tout naturellement de prendre un nouveau départ. En mathématiques, 1 + 1 = 2, en amour, 1 + 1 = 3.
    • C'est également un roman profondément féministe puisque la femme, source d'équilibre,  devient l'égale de l'homme. Avant de rencontrer Panturle, Arsule vivait dans un état d'infériorité par rapport aux hommes qui assuraient sa subsistance. Aux côtés de son nouveau compagnon, elle accède pleinement à la liberté. Il est à noter que bien que l'action se déroule il y a un siècle, il n'est pas question de mariage dans tout le roman. J'ai le sentiment que celui-ci est vu par l'auteur, comme un carcan.
    • Et puis bien sûr, il y a la nature... non pas celle d'Extinction Rebellion et autres mouvements "ultragrün" dont les adeptes ne sont pas capables de faire la différence entre une chèvre et une brebis! Non... Ce livre exalte le rapport simple de l'homme à la nature qui l'entoure. L'auteur, Jean Giono,  nous rappelle que cette dernière n'est pas une déesse, que la terre n'est pas un sanctuaire intouchable. L'être humain devient le gardien d'une nature qui a besoin d'être soignée et dont on ne doit pas en tirer plus qu'il n'est nécessaire. En contrepartie, celle-ci lui offre tout ce dont il a besoin pour vivre. C'est ce qu'on appelle l'écologie humaine.
    • Enfin, dans ce livre, le travail n'est pas synonyme d'aliénation. Il a un sens et il permet à l'homme et à la femme de s'émanciper. C'est au fond, un livre où l'être humain retrouve la Foi parce qu'elle le rend libre.

    Je n'ai pas le sentiment que l'auteur exalte des valeurs conservatrices, bien au contraire. Cette histoire de renaissance est pleine de modernité et elle devrait nous interroger sur le chemin que l'humanité est en train de prendre... car nous sommes assurément en route pour un second moyen-âge!

    Voilà où on en est rendus...

     

  • Les mots transgenres

    Il existe, dans la langue française, une bizarrerie grammaticale qui affecte trois mots : amour, délice et orgue. Ces mots qui sont masculins deviennent féminins quand ils sont au pluriel :

    • Filer le parfait amour, des amours contrariées.
    • Un orgue de belle facture, Les grandes orgues de Notre-Dame

     

    Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine

    Qui vous mangera de baisers,

    Que j’ai gardé la forme et l’essence divine

    De mes amours décomposées!

    (Baudelaire, une charogne)

     

    Ce sont des mots transgenres en quelque sorte...